« 2005-10 | Page d'accueil | 2006-03 »
02/02/2006
Elle
A SOS médecins la première chose que l'on m'a dite c'est de ne surtout pas me laisser manipuler par les malades. A les entendre c'est toujours urgent, il faut venir tout de suite sinon c'est bien la peine d'avoir un médecin de garde. Il y a les enfants au nez qui coule, et il faut absolument qu'un médecin passe dans l'heure parce qu'on ne sait plus supporter de les voir geindre depuis une semaine. Il y a ceux qui râlent quand on leur annonce un délai de trois heures, parce qu'ils ne peuvent pas concevoir qu'un service d'urgance ne soit pas là dans la minute. Faites le 15, Madame, vous serez traitée plus rapidement. Le 15 vous a déjà renvoyée vers nous ? bon et bien je vais prendre vos coordonnées, mais il y aura un peu de délai. Deux à trois heures, mais vous savez je ne peux pas vous dire précisément. Je sais bien madame, mais il ya beaucoup de médecins absents aujourd'hui, et qui ont transféré leurs appels chez nous. (s'ensuit alors une longue diatribe du malade, qui s'imagine sans doute être le seul à appeler en cette période d'épidémie).
Dans la salle d’attente on se demande où les nouveaux arrivants vont bien pouvoir s’asseoir. Et le téléphone qui n’arrête pas de sonner. SOS médecins bonjour, patientez un instant s’il vous plaît, je suis en ligne. SOS médecins bonjour, dans quelle ville appelez-vous Monsieur ? SOS méd… Ah bonjour Fabrice excuse-moi mais on est débordés : je t’envoie six Tourcoing, ça va ? SOS médecins bonjour, excusez-moi Madame je suis à vous tout de suite… Faites le 15, appelez le centre anti-poison, patientez un instant je vous passe un médecin… Au revoir, bonne soirée, à tout de suite au cabinet…
Il y a ceux qui appellent parce qu’ils sont seuls. Parfois j’ai mal pour eux, je leur dit doucement de rappeler si ça ne va pas mieux, je leur souhaite bon courage. Hier une dame a téléphoné. Elle pleurait bruyamment au bout du fil, elle voulait qu’un médecin passe. Quand je lui ai répondu que ça ne serait pas avant deux bonnes heures, elle est entrée dans une colère noire. M’a traitée de tous les noms. M’a menacée d’avaler tous les cachets qu’elle avait dans sa maison. J’aurais sa mort sur ma conscience. Elle a raccroché d’un coup. J’ai dû avoir l’air un peu décontenancée parce que Philippe est venu me taper sur l’épaule en me disant de ne pas m’en faire, que si elle n‘était pas contente c‘était la même chose, et après tout tant pis pour elle si elle ne veut pas patienter.
Et puis elle a appelée. La voix éteinte, elle s’est excusée de déranger. Elle m’a dit qu’elle avait hésité à appeler, mais qu’elle se sentait tellement triste et que notre numéro était le seul qui lui restait. Doucement, elle s’est mise à sangloter. C’est dur d’entendre quelqu’un pleurer au téléphone. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas, elle m’a dit qu’il y avait tant de choses qui n’allaient pas qu’elle ne savait même pas par où commencer. Elle avait pris des cachets, elle aurait bien aimé voir un médecin, mais elle n’était même pas sûre que ça change quelque chose. Quand je lui ais dit qu’un médecin pourrait passer, mais pas avant deux heures parce qu’on était débordés, j’ai senti qu’elle faisait un effort pour se reprendre. Il y a d’autres gens qui sont vraiment malades et qui ont vraiment besoin d’un médecin, je ne vais pas les obliger à attendre à cause de moi. Non mademoiselle, vous êtes gentille mais ce n’est pas la peine. Non vraiment, de toute façon je n’en ai pas avalé tant que ça, je vous assure, ne vous inquiétez pas. Oui ça va aller, ça va s’arranger. J’ai insisté pour prendre ses coordonnées, mais elle m’a dit que je lui avait consacré plus de temps qu’il n’en fallait. Maintenant il fallait s’occuper de ceux qui étaient vraiment malades. J’ai juste pu lui dire de nous rappeler si jamais ça n’allait pas, et elle a raccroché en s’excusant encore, tout doucement, de nous avoir dérangés pour rien.
Ce soir je pense encore à elle. Ceux qui souffrent le plus sont toujours les plus patients, les plus compréhensibles, les plus doux. Je ne saurais jamais si elle a rappelé dans la soirée, si elle va mieux ou si elle s’est endormi à jamais dans les brumes de ses anxiolytiques.
J’espère qu’elle s’est réveillée ce matin, et que le soleil lui a redonné du courage.
22:50 Publié dans Moi, ma vie, mon oeuvre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








